Le Café du coin  
    Sait Faik Abasıyanık  
    Collection "d'un lieu l'autre"  
    Préface de Enis Batur  
    Traduit du turc par Rosie Pinhas-Delpuech  
    14 x 22 cm  
    192 pages  
    Dos carré collé  
    EAN : 9782358480451  
    prix indicatif : 17.00 €  
    Ouvrage publié avec le concours du Centre national du livre et du Conseil régional d'Auvergne  
    Juin 2013  
 
       
Résumé  

 




« Rarement dans la littérature mondiale un écrivain a su croquer le quotidien avec tant de finesse », écrit dans sa préface Enis Batur à propos de Sait Faik, ce marginal « qui a révolutionné la prose turque ». Dans ce recueil paru en 1950, l’un de ses plus aboutis, le nouvelliste mêle ses rêveries aux mésaventures des oubliés de la vie qu’il côtoie entre Istanbul et son île de pêcheurs. C’est drôle, mélancolique, d’une totale liberté.

L’alcool, l’amour, la maison, la famille, l’amitié, l’amusement, les affaires de ce monde, et même une idée… Il est des jours où toutes ces choses ressemblent à des ballons rouges, verts, jaunes, orange percés par une aiguille ou une cigarette allumée. Tout perd instantanément sa couleur, sa légèreté, sa joie. Peut-on échapper à ces moments-là ? Existe-t-il des gens dont les ballons ne sont jamais percés ? Selon les jours, je les envie ou je les méprise. 


LIRE : Le Monde du 28 juin 2013


Préface
Sait Faik, l’insulaire

  Les retrouvailles dans la langue française de Sait Faik (1906-1954) et de Orhan Veli (1914-1950) sous le toit de la même maison d’édition, Bleu autour, leur offre une relation de voisinage idyllique. Leurs œuvres, qui incarnent les deux points de rupture fondamentaux de la littérature mo­derne turque dans la nouvelle et dans la poésie, sont à plusieurs égards complémentaires l’une de l’autre.Les deux hommes auraient pu ne pas se connaî­tre, ils furent des amis. Leurs partis pris littéraires auraient pu s’adosser sur des concepts radicalement différents, leurs affinités l’emportèrent sur leurs dis­­­semblances. L’affaiblissement des valeurs esthé­tiques et éthiques qui les ont jadis rapprochés n’est pas la moindre de nos pertes dans le monde d’aujourd’hui.
  Même s’il a vécu un peu plus longtemps que Orhan Veli, Sait Faik est lui aussi mort trop tôt. Mais, avec le recul, il nous apparaît aujourd’hui qu’il était déjà vieux et fatigué à 48 ans, que d’une certaine manière il s’était préparé à se quitter et a fini par céder.
  N’étaient une ou deux escapades de courte durée, dont une à Grenoble, Sait Faik a choisi de passer sa vie entre deux îles qui, de son vivant comme aujourd’hui, sont deux pôles opposés d’Istanbul et qu’il faut observer de près si l’on veut saisir son univers.
  L’une de ses deux îles, qui porte encore son em­preinte, est Burgaz, la troisième en taille des îles des Princes sur la mer de Marmara. Du vivant de Sait Faik, elle n’avait rien de balnéaire comme au­jour­d’hui, c’était une île et un village de pê­cheurs, les Grecs formaient une large partie de sa population. Une population de gens modestes dont beau­coup de personnages de ses nouvelles ont pris les traits. Burgaz est pour Sait Faik un port-utérus, un refuge ; son corps vient dans les jupes de sa mère se mettre à l’abri du démon intérieur qui l’habite.
  La seconde « île » est l’artère de Beyoğlu au cœur de la rive européenne d’Istanbul, avec ses bars, ses bordels, ses pâtisseries et restaurants, ses hôtels minables et luxueux, ses immeubles de bureaux. Un univers enfiévré, sans sommeil, con­ti­nûment bourdonnant, l’autre port de Sait Faik, celui qui accueille sa facette débridée, sa libido enflée. Le quar­­tier emblématique du mouvement d’occiden­ta­lisation depuis le milieu du XIXe siècle à Istan­bul, haut lieu d’un style de vie que propagent son industrie de loisirs, ses activités culturelles, sa vie commerçante alors principalement animée par les minorités, son tissu humain cosmo­polite, ses étrangers fixés là ou de passage.
  Plus que chez le commun des mortels, la vie de Sait Faik a oscillé entre paradis et enfer. C’est dans ce purgatoire que s’est inscrite son aventure littéraire. Comme branchée sur un courant alternatif, sa nature double s’est nourrie de cette antinomie.
  Beyoğlu, pour l’écrivain, n’était pas seulement une fenêtre sur le monde, c’était aussi une atmo­sphère où il rencontrait ses pairs même s’il ne leur ressemblait guère, où il entretenait des relations avec les artistes de son époque. Exception faite des trois poètes majeurs que sont Orhan Veli, Nâzım Hikmet et Yahya Kemal, il a marqué comme per­sonne les générations d’écrivains qui l’ont suivi. Sa façon d’être, devenue légendaire, y était pour beaucoup : aucun des jeunes écrivains qui, à Beyo­ğlu, ont croisé Sait Faik déambulant tel un fantôme chaleureux mais sauvage, qui ont partagé sa table une heure ou deux ou simplement bavardé avec lui dans un café, n’a pu résister à son indéfinissable aura, leurs témoignages l’attestent.
  Bien sûr, le personnage n’aurait pas imprimé sur le milieu un sceau aussi durable s’il n’y avait eu ses nouvelles ! Sait Faik fut, authentiquement, le premier moderne en soi de la littérature turque.
  Il n’était certes pas un autodidacte : il avait fré­quenté de près les œuvres des grands maîtres, comme Tchekhov ou Maupassant, et n’a pas pu ne pas s’en inspirer ; il avait lu dès leur parution les livres de Gide, Camus ou Genet qu’on trouve côte à côte dans la bibliothèque de sa maison de Burgaz, désormais ouverte au public.
  Mais ses écrits ne renvoient guère à d’autres écrivains. Il traversa la vie à la manière de Bau­de­laire ou de Benjamin, autrement dit d’un éternel flâneur dont il apparut comme un archétype sin­gulier.
  Sait Faik n’a jamais travaillé, ne s’est pas marié, n’a pratiquement jamais quitté la maison de sa mère, n’a pas eu à subir les tracas qui entravent ou infléchissent le cours de la vie quotidienne. Il a aimé l’alcool, le tabac, les nuits torrides et les lendemains matins paisibles, quelques femmes, quelques jeunes hommes, mais il entourait de secrets son existence, dès lors imperméable aux autres.

  Exactement comme Orhan Veli et ses compagnons dans la poésie, Sait Faik s’est attaché à épurer la prose de tout enjolivement, de toute boursouflure, et à faire que cette sobriété n’exclue pas, au contraire, la profondeur. Tel fut son apport majeur à la littérature turque. Avant Sait Faik, la rhétorique dominait la prose. Lui a des phrases cour­tes, tendues, parfois effilées comme un dard de raie, électriques. Ses histoires simples, ordinaires, ses ébauches de portraits et de récits changent soudain de dimension avec l’imbroglio des sentiments dont Sait Faik les charge. Des sentiments gouvernés chez lui par une fêlure qui le rend unique, y compris lorsqu’il s’est essayé, forcément en nouvelliste, à la chronique de faits divers pour la presse.
  Le nouvelliste, qui avait du goût pour la peinture, paraît avoir voulu composer des tableaux à la manière d’un Chagall ou d’un Dufy, avant que sa quête du minimalisme ne l’entraîne, au soir de sa vie d’écrivain, vers une certaine abstraction. Ses tableaux foisonnent de personnages, non des bourgeois comme on en rencontre tant dans l’uni­­­vers balzacien, mais des gens ordinaires, modes­tes, souvent marginaux, dont rarement dans la littérature mondiale un écrivain a su croquer le quotidien avec tant de finesse.

Enis Batur