Mai en avril

Blocus par ses élèves du lycée Lavoisier (Paris, cinquième arrondissement, avril 2022). Photographie Loann Besse.
Nous étions le 13 avril 2022. Trois jours après le premier tour des élections présidentielles. Le prix Seligmann, qui récompense une œuvre littéraire engagée contre le racisme, devait être remis à la Sorbonne. Ce prix n'avait pas pu être attribué l'an dernier à cause de l'épidémie de Covid. Membre du jury, j'étais, comme on dit, « remonté » de ma province pour participer à l'événement qui serait présidé par le recteur en personne. Devant mon armoire à Paris, j'hésitais sur le choix du costume et de la cravate convenables pour un vieux monsieur de province dans ces lieux prestigieux. La cravate, au reste, s’y porte-t-elle toujours ?

Sorbonne occupée

Soudain le téléphone tinte et affiche ce message : « Remise du prix annulée. Sorbonne occupée. » « Sorbonne occupée » ? Cela ressemblait à une blague. Une blague à contretemps de l’histoire puisque nous n’étions pas encore en mai. Peut-être un effet du réchauffement climatique. Cependant, plusieurs sites confirmaient l’événement, faisant circuler l’image d’un amphithéâtre plein de jeunes gens qui agitaient les bras et votaient l’occupation de l’illustre maison. En outre, les premiers renseignements recueillis nous apprenaient que ces étudiants et beaucoup de lycéens manifestaient « pour le climat » et qu’ils étaient ceux-là même qui, depuis deux ou trois ans déjà, défilent régulièrement dans Paris et dans quelques autres villes universitaires pour défendre la planète. Mais ils le font dans l’indifférence générale des grands médias qui n’en disent mot. On savait pourtant que beaucoup de ces galopins, dont la plupart n’étaient pas en âge de voter, n’hésitaient pas, pour défendre cette cause, à « poser des actes de rupture » ; comme cette bonne élève du lycée Henri-IV qui naguère avait refusé de faire en compagnie de sa classe de grec un voyage jusqu’au Parthénon « parce que, disait-elle, il ne faut plus prendre l’avion, sauf nécessité absolue »…

De Pompidou à Macron

Ce 13 avril, tous ces jeunes reprochaient plus exactement aux deux finalistes du premier tour de l’élection présidentielle d’avoir délibérément négligé les alertes répétées en matière de réchauffement climatique. Henri-IV, Louis-le-Grand, Lavoisier, des lycées du nord de Paris et aussi de province étaient à la manœuvre. Et la Sorbonne ! Coup de tonnerre : presque aussitôt, toujours entre les deux tours de l’élection présidentielle, le candidat Macron, en écho à cette prise de la Sorbonne, annonçait qu’il faisait désormais de l’écologie la priorité de son programme. Peut-être s’était-il souvenu de sa scolarité à Henri-IV et du passage comme professeur d’un de ses prédécesseurs à l’Élysée dans ce même lycée, feu le président Pompidou qui, en tant que Premier ministre, avait été confronté à un événement explosif provoqué précisément par la jeunesse de la Sorbonne.
Mai 68 ne fut certes pas une révolte spécialement française. Les étudiants américains, japonais, allemands étaient déjà sur le pied de guerre, quand, en France, le président de la République de l’époque – c’était Charles de Gaulle qui par deux fois avait su unir la France contre le chaos – allait provoquer par son attitude « jupitérienne » une vraie révolution. À force de visser le couvercle de la cocotte-minute, on la fait exploser. Un peu comme Macron il n’y a pas si longtemps qui, par son attitude ressentie comme arrogante et son libéralisme militant – notamment hérité de son passé d’associé à la banque Rothschild : autre similitude avec Pompidou – avait certainement contribué à l’explosion du mouvement dit des « gilets jaunes ».

Avion glouton

En mai 68, Georges Pompidou avait bien vu ce qu’il pouvait faire : séparer les ouvriers des étudiants en accordant aux premiers l’essentiel de leurs revendications lors des fameux accords de Grenelle – tandis que Macron, durant son premier quinquennat, a commis l’erreur de se mettre à dos les syndicats, y compris le plus puissant et le plus ouvert à la discussion, la CFDT. De Gaulle, de son côté, avait honteusement fui Paris, avant d’être revigoré, fin mai, par la grande manifestation en sa faveur sur les Champs-Élysées. Mais il perdit la main en proposant l’année suivante un référendum qu’il perdit. Et, suite à sa démission, lui succéda Pompidou qui poursuivit la modernisation et l’industrialisation du pays mais n’eut pas, il s’en faut, la prescience de l’écologie : les Trente Glorieuses étaient aussi synonymes de Concorde, cet avion tricolore fort glouton qui disparut vite des airs, de TGV au détriment du Cévenol et de tant d’autres lignes ferroviaires bientôt délaissées, d’autoroutes jusqu’au cœur de Paris, de nucléaire civil, avec son lot de déchets radioactifs pour des siècles, dont la France allait devenir la championne suite au choc pétrolier de 1973.

Les rapports du GIEC

L’histoire ne se répète pas toujours exactement, mais ses leçons peuvent servir. Les lycéens et étudiants du printemps 2022 sont certes apparemment moins virulents et certainement moins nombreux que ceux de Mai 1968. Et ils n’ont guère de porte-parole, du moins qui soient agréés par les médias d’influence. Cependant, leur mouvement, toujours traité avec mépris par les faiseurs d’opinion, a continué de se développer à bas bruit. Deux jours après la Sorbonne, Sciences-Po était bloqué et, bientôt, d’autres universités le furent un temps. Et les manifestants d’aujourd’hui, sans doute un peu braques, n’en sont pas moins brillants et sûrement, à terme, redoutables. Si beaucoup ne votent pas encore, ils constituent déjà un efficace réseau d’influence auprès des familles, des décideurs, de leurs professeurs, d’autres jeunes, de vieux aussi, dont ceux qui se souviennent et s’inspirent de mai 68… Nul doute qu’autour des législatives de juin ou qu’à la rentrée de septembre, ils redonneront de la voix. D’autant que, pour qui veut bien, comme eux, lire les rapports du GIEC, s’informer sur la disparition des espèces et sur les affres du réchauffement climatique, ces jeunes disent la vérité et sont l’avenir.

L’écologie traitée par-dessous la jambe

Aussi bien notre président désormais bien élu et fort de sa nouvelle expérience devra, à tout le moins, tenir sa promesse de faire de l’écologie, qu’il a traitée jusqu’ici par-dessous la jambe, le primat de son action. Il devra aussi, s’il le peut, nous surprendre par sa créativité, son ouverture, son énergie, comme il a pu le montrer sur le front européen. Sinon, il ne lui restera plus qu’à faire comme le général de Gaulle : s’en remettre au peuple par référendum. Or, les partisans de l’usage du référendum pour tout et rien le savent bien : les Français ne se prononceront pas sur la question posée mais pour ou contre l’initiateur de la consultation. Qui se souvient des sujets du référendum sur lequel tomba le général (pour mémoire, une réforme de la régionalisation assortie de la suppression du Sénat) ? Le jeune président Macron, qui, avec bien d’autres, ne paraît pas insensible aux sirènes bonapartistes de cette pseudo-démocratie directe, ferait bien de s’en souvenir. Pour redonner, s’il souhaite revivifier la Ve République, un rôle accru au Parlement qui vaut autrement mieux que la rue et les ronds-points pour réguler la vie démocratique.

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