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© Luc Baptiste

Le bâtiment devait être un atelier de fabrication dans cette usine qui produisait des lave-linge, réfrigérateurs ou cuisinières, on ne sait plus, les machines ont disparu et le site sera bientôt occupé par des immeubles ou des surfaces commerciales. Une fois la porte métallique ouverte, la hauteur de la charpente et l’immensité du lieu impressionnent. On s’étonne que l’endroit, en pleine ville, n’ait pas été investi par un parc de loisirs.
En entrant, il faut contourner deux voitures, une Ford Focus break et, je crois, une Opel, elles sont garées devant une caravane d’un modèle ancien. Ce n’est pas la seule caravane, il y en a d’autres. Elles sont enserrées par des aménagements en planches, donc elles ne sont plus tractées, elles sont à demeure dans l’usine vide. J’imagine que l’occupant de la première, dont le vélo est calé à la petite terrasse bricolée devant la porte, passe ses jours à modeler des figurines de terre car il y en a des quantités sur une table lui servant d’établi, contre la caravane. Elles ont toutes la même forme humaine stylisée mais les visages, aux allures de masques tribaux, sont à chaque fois différents. Des figurines sèchent sur une grille à côté d’un bol vide et d’un téléphone portable ; des dizaines d’autres sont accrochées, je ne sais comment, à la paroi de la caravane, autour de la baie vitrée dont le volet est clos ; pour peu que l’on s’en approche, cela compose une humanité aux visages inquiétants. Des bouquets de fleurs séchées sont suspendus à droite de la porte d’entrée. En bas, des paires de chaussures sont alignées.
Les caravanes sont rangées comme sur un terrain de camping. Sur l’emplacement suivant, c’est un modèle plus récent, et elle est augmentée d’une terrasse en planches soigneusement construite, avec un large escalier d’accès. Un balai est à la porte, avec un sac poubelle plein, fermé, prêt à être jeté, et des caisses de bouteilles vides, et des chaussures. En bas de la terrasse, une table et des chaises en plastique blanc, un barbecue. La table est encombrée. À côté d’un ordinateur portable, resté ouvert quoiqu’il soit éteint, une tasse avec une cuillère, des verres, une bouteille, des pommes, une lampe qui a la forme d’une lampe-tempête, c’est une imitation. Des cages à oiseaux occupent la terrasse, certaines accrochées à la caravane de part et d’autre de la porte d’entrée, il y en a plus d’une dizaine, toutes vides.
Dans la caravane d’après, il doit y avoir une famille avec bébé. Une poussette est près de la voiture, à côté d’un mini-vélo comme il s’en faisait il y a longtemps. Des jouets en peluche sont éparpillés au sol. Du linge sèche sur un fil, pantalon et hauts féminins. La caravane n’a pas de terrasse devant la porte mais elle a été agrandie par une extension en bois sur son autre flanc, une sorte de cagibi dont on se demande s’il communique avec l’intérieur pour former une chambre d’enfant ou s’il s’agit d’un local destiné à ranger objets et cartons.

Deux voitures sont en réparation. L’une est posée sur des parpaings, roues démontées, empilées, en attente d’un changement des pneus sans doute. L’autre est en cours de vidange. Un bac, dessous, pour recueillir l’huile, a débordé un peu, le gravillon est noirci. Un jardin potager paraît à l’abandon. Une sorte de square de toute petite dimension a été aménagé devant les caravanes, des arbustes ont été plantés. Il y a un bassin, rempli d’une eau immobile, lisse, et des bancs. Sous un abri, des vélos.
Il ne viendrait à personne l’idée d’emprunter l’un des vélos pour l’essayer dans l’allée car ils sont recouverts d’une couche grise qui dissuade d’y poser les mains. On dirait de la poussière d’aluminium ou bien de la cendre, mais une cendre qui ne serait pas légère et volatile comme l’est la cendre de bois. Ce serait plutôt une suie qui serait légèrement poisseuse, elle proviendrait de la combustion d’un matériau dont on se demande bien ce qu’il pourrait être. Il arrive ainsi que nous soyons dissuadés de toucher des objets, il arrive que leur apparence nous rebute et nous éloigne. Il arrive que nous ayons à nous prononcer sur l’état des choses.
Tout est recouvert de cette suie claire. Les occupants des caravanes ont disparu, laissant poussette, peluches, vêtements qui sèchent, tasses, ordinateur, téléphone. Les portes des caravanes sont fermées, les baies vitrées, obturées, on ne voit rien de ce qui subsiste à l’intérieur, on imagine que les hommes, femmes et enfants du campement ont pu s’y enfermer, qu’ils y sont restés. Les arbustes sont morts, l’eau du bassin est si lisse qu’elle semble une eau morte. On a en tête des images de La route de Cormac McCarthy ; on a celles qu’on a imaginées à la lecture de La supplication de Svetlana Alexievitch, on pense à Tchernobyl. On s’étonne, on s’étonne de marcher dans ce décor apocalyptique. On s’émeut.
Sur l’un de ses côtés, le bassin est bordé d’un très long miroir. S’y reflètent, à bonne distance, car l’eau nous en sépare, nos corps en marche, nos corps de visiteurs qui vont et viennent ; les couleurs de nos vêtements tranchent avec le gris qui recouvre tout, nos mouvements, avancées et reculs, sont comme des hésitations, des étonnements, des craintes d’animaux égarés. Nous sommes les spectateurs d’un monde dévasté, le nôtre. Nous regardons. Nous visitons notre futur.
 
 
 
*L’installation dont il est question dans ce texte est l’œuvre de l’artiste belge Hans Op de Beeck (We were the last to stay, 2022). Elle est une commande de la très stimulante Biennale d’art contemporain de Lyon qui se tient, principalement dans l’ex-usine Fagor, jusqu’au 31 décembre 2022.

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