L’Orient à Paris

Je marche. J’aime marcher à Paris. Parler avec moi-même, réfléchir, écrire parfois, comme si j’avais un cahier, un carnet, une feuille blanche et une plume.

Je descends le boulevard de la Villette puis le boulevard de Belleville. Avant le marché découvert, des prostituées chinoises. Des campagnes de Chine au béton parisien. Les bancs verts de la Ville de Paris sont impraticables. On a enlevé la planche verte en bois, plus de dossier, plus de siège, il reste les tiges et les pieds en métal. Les jeunes Tunisiens en exil sont privés d’espace convivial pour regarder les marcheuses exotiques, entendre la langue étrangère, familière aux Algériens habitués aux chantiers, autoroutes, logements construits à la hâte par des Chinois, architectes, entrepreneurs, ouvriers qui ont mis au chômage, avec l’accord du gouvernement algérien, 30 % de la population. Les hommes désœuvrés sont rares sur les boulevards depuis l’opération municipale, mais les femmes sont là, ponctuelles, patientes, bavardes. Dans la pauvre chambre louée, elles parlent la langue du sexe et des billets crasseux.

De l’autre côté du boulevard, des écoles. Sur leur façade, des médaillons, peintures en trompe-l’œil sur toile marouflée qui représentent des sculptures, portraits d’hommes et de femmes célèbres. On a de la peine à lire les noms de ces notables français. Sur leur fronton, en lettres hautes, ÉCOLE SPÉCIALE de DESSIN, ÉCOLE Cale de GARÇONS, ÉCOLE Cale de JEUNES FILLES. À leur pied, le marché de fruits et légumes exotiques, de fruits de la mer lointaine. J’arrive au magasin turc Sabbah, fruits secs, dattes en direct de l’oasis, denrées que je n’identifie pas. Je reviendrai avec Rosie. Elle parlera en turc, la langue de mes ancêtres maternels qui ont occupé Ténès, la ville natale de mon père, des siècles durant, en Algérie.

Je marche vers le métro Couronnes. Une odeur de beignets tunisiens. Croustillante, grasse et sucrée. Comme ceux de la rue Saint-Séverin, au Quartier latin, la boutique jouxtait la librairie Maspero, elle a disparu depuis longtemps. Il me reste un entretien de François Maspero sur l’Algérie coloniale et la guerre de Libération, j’avais parlé avec lui au fond de la brasserie Le Select en 1999, Catherine Dupin le décrypte. Je l’enverrai à Marie Virolle pour sa revue, en même temps que ceux de Jean-Louis Hurtz et Henri Alleg. Je m’arrête à la boulangerie arabe. Le beignet est délicieux. Trop gras, croquant, trop sucré. Délicieux.

Rue Jean-Pierre-Timbaud. Boucheries hallal, mais pas de tête de mouton grillée pour Ferdinand, mon fils, et moi. Boutique de vêtements orientaux, hommes, femmes, enfants. Kamis blancs, velours rouge, vert, blanc, paillettes et fils d’or. Livres pédagogiques sur l’Islam et le Prophète Muhammad. Le commerçant m’offre un livre de poche, Muhammad et la femme, aux éditions Al-Haramayn, je le lirai dans le métro. Des femmes voilées achètent des gandouras pour les maris et des livres bilingues. Je n’ai pas eu le temps de parler avec elles. Un foulard palestinien pour moi. Je reviendrai. Si le Covid le permet. Je mangerai deux beignets.

J’achèterai le linceul blanc de la mort, comme Isabelle Eberhardt, sauvée des eaux de l’oued Sefra par le lieutenant Paris, sur ordre de Lyautey, et inhumée en musulmane dans les sables d’Aïn-Sefra, en Algérie. Seule. Slimène n’était pas là.

Dessins de Sébastien Pignon : « Le café La Vielleuse et les boutiques de vêtements féminins », Belleville, Paris.

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