Déchirures

Il y a soixante ans, les accords d’Évian, je n’avais pas dix ans. Aujourd'hui, Le Figaro fait sa « une » sur la guerre en Ukraine qui vient de démarrer, tandis que son supplément littéraire titre « France-Algérie, la déchirure » et annonce une floraison de livres. Celui qui m’a ouvert les yeux : La Guerre d’Algérie, de Yves Courrière. Quatre tomes glaçants lus un début d’été au terme de courtes études d’histoire, j’étais abasourdi. Toute cette violence… et, sur elle, encore, un silence pesant. Sur elle et sur le poids, pourtant lourd, de cette « déchirure » dans l’histoire de la France.

Harkis

Sans la guerre d’Algérie, pas de Cinquième République bonapartiste née dans les heures troubles de mai 1958 à Alger, ni de verrouillage de l’Algérie indépendante par les services secrets militaires forgés dans la clandestinité. Les régimes politiques échappent-ils jamais à leurs origines ? Poutine est une autre preuve que non. Et tant de plaies ouvertes pour longtemps : l’arrachement des pieds-noirs que la République accueille mal et dont certains se détourneront, le massacre des harkis abandonnés en Algérie, le triste sort réservé en métropole à ceux que des officiers français ont eu le cran d’emmener dans leurs bagages et que les accords d’Évian oubliaient…

Réconciliation

Puis ma rencontre avec Leïla Sebbar, père algérien, mère française, qui, d’un livre l’autre, retisse des fils entre les deux rives de la Méditerranée. Des romans, des nouvelles et sa trilogie autobiographique, Je ne parle pas la langue de mon père, L’arabe comme un chant secret, Lettre à mon père. Aussi des recueils de récits d’enfance dus à des auteurs de mêmes origines ou issus des différentes cultures qui coexistaient en Algérie. Le dernier, L’Algérie en héritage, dit la mémoire algérienne que portent les enfants nés en France de parents nés outre-mer : les sentiments de perte et d’exil tenaillent encore ces héritiers qui sont néanmoins souvent disposés à la réconciliation, écrivent Leïla Sebbar et Martine Mathieu-Job, les initiatrices et coordinatrices de l’ouvrage.

Sétif

Je ne suis jamais allé en Algérie, sinon par les livres, dont une autre trilogie de Leïla où elle fait se croiser textes et images qu’elle a pour partie sollicités auprès de ses « compagnes et compagnons de [ses] routes algériennes » : Mes Algéries en France, Journal de mes Algéries en France et Voyage en Algéries autour de ma chambre, un abécédaire où je me suis saisi du mot « Sétif » après être tombé en 2008 à Chantelle (Allier), un samedi de printemps et de brocante, sur une carte postale où figurent trois petits « cireurs », dit la légende, avec ces mots manuscrits : « 25 février 1913, Sétif. » Ils ne devaient pas être tout jeunes le 8 mai 1945, jour de la victoire sur les Allemands dont la célébration à Sétif déboucha sur une tragédie.
« Ce jour-là, écrira Jules Roy, les nationalistes algériens […] défilent en criant “À bas le colonialisme”, “Nous voulons l’indépendance” et brandissent les drapeaux français, américain et… algérien. Sacrilège ! » Un policier tire sur un scout musulman qui brandit le drapeau vert et blanc et le tue, déclenchant une émeute qui fera 102 morts parmi les “Européens” et des milliers parmi les Algériens au terme d’une « impitoyable boucherie », selon les mots de l’écrivain Kateb Yacine, alors lycéen à Sétif. Il dira : « Là se cimente mon nationalisme. »
Les petits cireurs ont-ils péri ? Ont-ils vite pris le maquis comme Krim Belkacem, l’un des fondateurs du FLN, qui a assisté aux massacres, ou Mohamed Boudiaf, autre bon élève de l’école française et autre figure historique du FLN, ancien combattant dans l’armée française, notamment engagé dans la bataille de Monte Cassino, décoré de la médaille militaire et de la croix de guerre 1939-1945 ? Dans ses Mémoires de guerre, le général de Gaulle, chef du gouvernement à l’époque des faits, s’en tient à ces lignes à propos des massacres de Sétif : « En Algérie, un commencement d’insurrection survenu dans le Constantinois et synchronisé avec les émeutes syriennes du mois de mai a été étouffé par le gouverneur général Chataigneau. » Il faudra attendre début 2005 pour que la France, par la voix de son ambassadeur à Alger, commence à reconnaître sa responsabilité dans cette « tragédie inexcusable ».

« Pieds-rouges »

J’ai engagé la conversation avec le marchand qui m’a vendu la carte postale des petits cireurs. Originaire des Balkans, il m’a dit posséder une photo de lui avec Ben Bella, autre pionnier du FLN et premier dirigeant de l’Algérie indépendante. Son ingénieur de père faisait en effet partie de ces idéalistes de France et d’ailleurs – ceux qu’on nommera les pieds-rouges – venus servir la jeune république socialiste. Lui est ensuite parti étudier et travailler en France, tandis que l’ex-Yougoslavie allait à son tour connaître des guerres fratricides comme celle qui vient d’éclater en Ukraine…

Insupportations

L’ex-Yougoslavie me conduit à annoncer un livre que nous allons publier ce printemps. Titre : Soleil piquant. Sous-titre : Dix jours dans les Balkans. Voici le texte de la page 4 de couverture :
En 1994, Serge Airoldi, journaliste à Dax, apprend que, trois ans plus tôt, dans la Macédoine nouvellement indépendante, les 2 000 âmes de Vevcani, aux portes de l’Albanie et de la Grèce, ont proclamé, unanimes, leur république ethniquement pure. Devise : Qui s’y frotte s’y pique. D’où le chardon qui flanque le soleil de son drapeau. Le germe d’une autre guerre dans l’ex-Yougoslavie ? Aussi vient-il voir en 1995 ce « village très orthodoxe », titre du reportage qu’il publie dans Sud-Ouest à son retour. Et voici aujourd’hui ce livre de l’écrivain qu’il est devenu, une ressouvenance : « Je me disais que cette terre ne cesserait jamais d’accumuler des sommes de haines et d’insupportations, pour reprendre le mot de Flaubert, toutes bien enfouies dans les cœurs d’ici, d’ailleurs, de partout. »

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